
Marie Heinz fait partie des rares athlètes nationales ayant remporté un titre de championne du monde dans son sport de prédilection. À 24 ans, la plus Thaïlandaise des Luxembourgeoises se raconte à travers la Muay Thai, une discipline qui l’a sauvé et lui a tout donné. Interview.
Quelles sont les spécificités de la Muay Thai ?
Ce qui se rapproche le plus de la Muay Thai, ou boxe thaïlandaise, c’est le kickboxing. La plupart des gens comparent les deux sports. La différence, c’est qu’en Muay Thai, on a le droit à plus de coups autorisés. En gros, on peut taper avec toutes les parties du corps sauf la tête. Il y a aussi un peu de corps à corps, mais debout, contrairement à ce qu’on peut voir avec le grappling en MMA. Ce corps à corps s’appelle le clinch. C’est le moment où on va tirer la nuque de l’adversaire, essayer de le faire tomber tout en mettant des coups de genou lors du corps à corps.
À titre personnel, tu es quel style de combattante ?
Je suis plutôt une combattante à ranger dans la catégorie technique. Mes kicks font moins mal mais je suis très rapide et très légère sur mes jambes. J’arrive donc plus facilement à toucher sans être touchée. Mais chacun à sa spécialité. Tu as ceux qui vont beaucoup plus clincher, ceux qui vont avancer sur toi et être beaucoup dans le défi physique, avec beaucoup de corps à corps.
Comment t’es venue cette passion ?
J’ai commencé à la suite d’un moment difficile. Ma sœur, de laquelle j’étais très proche, est décédée lorsque j’avais 17 ans. À ce moment-là, j’étais dans un trou noir. Puis, la solution est venue lorsque j’ai dit à ma mère que je voulais commencer à boxer. Et ma mère m’a dit : « fais ce que tu veux, si ça te rend heureuse, mais tu ne combats pas ». J’ai toujours été très sportive, pratiquant bon nombre de sports durant ma jeunesse, j’ai toujours eu ça en moi. Les gens voient ça vulgairement comme de la bagarre, mais ne se rendent pas compte de toute la technique qu’il y a derrière le sport. Tu dois réfléchir, ce n’est pas seulement physique, c’est aussi très mental. Lorsque j’ai débuté, cela me demandait tellement d’énergie pour être 100% concentrée que cela m’a permis de me vider la tête et de penser à autre chose que cet évènement tragique.
Tu t’installes donc très rapidement en Thaïlande ?
On y est allées avec ma mère une première fois lors des grandes vacances et j’ai tellement aimé la discipline que je me suis installée là-bas. Elle a vu que je me sentais vraiment bien alors que j’étais déprimée au Luxembourg, à penser constamment à ce drame familial. Ma sœur, c’était toute ma vie. J’avais besoin de penser à autre chose et la Muay Thaï m’a permis de faire mon deuil. Certaines personnes disaient à ma mère « mais comment tu peux laisser partir ta fille ? Elle est trop jeune. » Elle a senti que j’avais besoin de ça.

Comment se passe ton intégration dans un pays à la culture forcément très différente du Grand-Duché ?
C’est sûr que c’est très différent. La langue, le fait que ce soit à l’autre bout du monde… Mais je me suis rapidement adaptée car j’étais focus sur la boxe. Durant les 2-3 premières années, j’étais dans mon monde, avec une routine où je ne faisais rien d’autre que la boxe et aller à l’école. Je combattais toutes les deux-trois semaines dans les stades et j’étais très concentrée sur ça. J’ai appris à parler la langue en même temps qu’un enfant de 3 ans qui venait à la même salle que moi. Je suis très proche des enfants et je jouais tout le temps avec lui, parce que je ne comprenais pas ce que disaient les adultes. J’étais très attaché à lui et j’ai découvert par la suite qu’il avait la même date d’anniversaire que ma sœur décédée. Ça fait partie des clins d’œil de la vie.
Ce titre de championne du monde acquis le 31 mars 2024 doit forcément avoir augmenté ta notoriété ?
Alors, c’est vrai que les gens me connaissent, mais pour différentes raisons. La Thaïlande est un pays où il y a différents dialectes, et j’ai appris celui du Nord puisque la plupart des gens parlaient ce dialecte dans ma salle d’entraînement. Et lorsque j’ai combattu pour la première fois à la télé et que j’ai répondu à une interview, le passage où je parlais en utilisant le dialecte des gens du Nord a fait le buzz, car les Thaïlandais n’avaient jamais vu ça et ont trouvé le moment sympa. Sinon, je fais quelques apparitions dans les médias locaux, que ça soit les magazines ou la télé. J’ai récemment fait une série de voyages pour promouvoir les différentes provinces du pays par exemple. Ça me permet de m’occuper en dehors de la boxe le temps que je récupère totalement.

Tu as encore soif de titres ? Tu es sur le point de revenir sur le ring ?
Forcément, car j’ai eu une longue pause d’un an et demi à cause de mon genou, suite à mes deux opérations successives pour une rupture des ligaments croisés. J’ai malheureusement sous-estimé la blessure en reprenant trop tôt après la première rupture, et ça a de nouveau lâché par la suite. C’est l’histoire de ma vie : je suis « tout ou rien ». Donc, soit je fais tout à 1000 %, soit je ne fais rien. Mais je ne sais rien faire à moitié. Ma première blessure est apparue en 2022, où j’avais une déchirure, mais je ne me suis fait opérer qu’en 2024, après mon titre de championne du monde en WMO. Donc j’ai quand même boxé pendant deux ans avec un ligament en moins. Maintenant, ça commence à aller un peu mieux. Je m’entraîne doucement les samedis, car je travaille la semaine où je réalise mon stage à l’ambassade de Luxembourg. Je me remets petit à petit en forme pour pouvoir reprendre en janvier.
On peut parler de sport national en Thaïlande ?
Concernant la boxe thaï ici, c’est simple : il y en a partout. À la télé, tu as en permanence des grands galas, au minimum un par jour. Et partout dans le pays, tu trouves des combats. Au moins deux Thaïlandais sur trois ont déjà boxé quand ils étaient enfants. Les parents font monter les gamins sur le ring pour le fun ou pour gagner un peu d’argent. Parfois, dans des festivals ou des marchés, il y a un ring, et on demande aux enfants s’ils veulent se battre. Ils montent, boxent entre eux, et gagnent l’équivalent de deux ou trois euros. La boxe thaï est vraiment présente partout, surtout en dehors de Bangkok, qui est la grande ville, le centre économique où les gens travaillent. Mais dès que tu t’éloignes de Bangkok, tu trouves de la boxe dans toutes les provinces. En Thaïlande, tu peux combattre très souvent. Au début, je boxais toutes les deux ou trois semaines, jusqu’à ce que je me casse le nez et que je doive ralentir. La règle pour la télé, pour un combat en 5 rounds, c’est un minimum de 21 jours entre deux combats. Mais à un certain niveau, un rythme d’un combat tous les trois mois, c’est très bien.
On peut donc en vivre là où tu es ?
On peut oui, car les primes ont beaucoup augmenté ces dernières années. Sur le grand show du samedi au Rajadamnern, si tu es sur les premiers combats de la soirée, tu peux toucher environ 400 euros. À l’autre extrémité, un ami à moi vient de gagner un combat là-bas et il a touché environ 22 000 euros pour un seul combat. Pour la Thaïlande, c’est énorme. Ce ne sont certes pas des sommes comparables à la boxe anglaise mondiale ou aux très grandes stars du MMA, mais pour les meilleurs combattants de Muay Thai aujourd’hui, ça devient tout à fait possible d’en vivre correctement.
Des explications sont nécessaires : quelles sont les organisations principales dans le monde de la boxe thaï ?
Pour les ceintures : au niveau mondial, il y a deux grandes associations principales. WBC (les ceintures vertes), qui organisent des combats partout dans le monde ; et WMO, avec des titres de champion du monde, champion continental, champion national, etc. De mon côté, j’ai gagné le titre de championne du monde WMO. L’autre ceinture que j’ai gagnée, c’est l’IMSA. C’est une association Thaïlande–Japon qui organise des combats entre Thaïlandais et Japonais, avec leur propre classement. J’ai gagné la ceinture à Bangkok, lors d’un événement organisé par le gouverneur de Bangkok, puis je l’ai défendue au Japon.
En Thaïlande, ce n’est pas tant les fédérations qui comptent mais plutôt les stades où sont organisés les combats. Le stade le plus prestigieux, le premier grand stade de boxe de Thaïlande, c’est le Rajadamnern Stadium. Plus de 2000 personnes dans une arène qui ressemble à un Colisée, c’est exceptionnel. La ceinture du Rajadamnern est la plus prestigieuse du pays. Jusqu’en 2020 environ, les combats féminins n’y étaient pas autorisés. Il n’y avait pas de ceinture pour les femmes. Puis ils ont ouvert aux femmes et créé une ceinture pour deux catégories de poids. Ils sont en train d’ouvrir progressivement plus de catégories. J’ai d’ailleurs déjà boxé là-bas. On aurait dû signer un combat pour la ceinture il y a deux ans, mais avec mon genou ça ne s’est pas fait. Quand je reviendrai à 100%, c’est là-bas que je veux aller et mon objectif, c’est clairement de prendre cette ceinture. Si j’arrive à gagner la ceinture du Rajadamnern et à la défendre deux ou trois fois, je considérerai que j’ai atteint le sommet de ce que je peux faire. Je pourrai être sereine.
À mes yeux, les organisations WBC et WMO ont perdu un peu de valeur parce qu’elles organisent énormément d’évènements et de ceintures : world, international, silver, etc. Ça dilue un peu le prestige. Tu as des gens avec quinze ceintures WBC, mais ce n’est pas toujours représentatif d’un niveau incroyable.

Physiquement, avec tout ça, quel est ton bilan à 24 ans ? Ton corps n’est pas trop usé ?
J’ai eu le nez cassé et un problème au genou. Mes tibias ont aussi des marques et un creux, sûrement une petite fracture mal consolidée. Et quand j’ai gagné la ceinture à Bangkok, j’ai été malade pendant une semaine : fièvre, douleurs, je tremblais, je ne pouvais pas me lever. C’était à cause des coups et de la fatigue extrême. Mais sinon, ça va (rires).
Quelles sont les qualités les plus importantes à avoir en Muay Thai ?
Deux choses. Le cœur : la capacité à ne jamais abandonner, aller jusqu’au bout. C’est inné et tu ne peux pas vraiment le travailler à l’entraînement. Et la discipline : être capable de se lever à 6h, courir 10 km, puis 5 km l’après-midi. Personne ne te force, mais si tu ne le fais pas, c’est toi qui perds à la fin.
Comment les Thaïlandais te perçoivent-ils ? Tu es vue comme la Luxembourgeoise qui gagne chez eux ?
C’est un peu ça (rires). Beaucoup connaissent le Luxembourg grâce à moi. Avant, ils le connaissaient surtout à cause du foot, car ils parient beaucoup, ou de la bourse.
Tu as déjà pensé passer à un autre sport ?
J’ai essayé un tournoi de boxe anglaise : j’ai détesté. J’avais plus mal à la tête qu’en Muay Thai, parce qu’en Muay Thai les coups sont répartis sur tout le corps alors qu’en anglaise tout se concentre sur la tête. L’équipe nationale thaï de boxe anglaise m’a même contactée, mais ce n’est pas pour moi. Le MMA encore moins : trop violent, et je n’aime pas le concept de cage. Je resterai en boxe thaï.
Comptes-tu rester en Thaïlande pour continuer ta carrière, ou bien as-tu un retour au Luxembourg dans un coin de ta tête ? Tu pourrais voir un rôle de modèle pour beaucoup au pays.
Je commence à me dire que ça fait longtemps que je suis en Thaïlande. Je ne dis pas que j’en ai marre, mais la maison me manque aussi. Il y a encore trois ans, je me voyais rester en Thaïlande un moment mais désormais, l’idée de rentrer et par exemple d’ouvrir une salle au Luxembourg, ça me parle. Afin de faire plus pour le Muay Thaï au Grand-Duché.

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