
En septembre dernier, Jamie Cudmore est arrivé pour renforcer le staff de James Kent chez les Rout Léiwen. Joueur emblématique du Clermont-Ferrand de la grande époque, celui qui aura fait une majeure partie de sa carrière en Top 14 revient sur son parcours et son rôle de lanceur d’alerte dans le monde du rugby. Entretien avec un homme au corps abimé, mais toujours entier.
Comment t’es-tu retrouvé rugbyman ? On ne peut pas dire que ce soit le sport de référence au Canada.
Jamie CUDMORE : Ça c’est sûr ! J’ai grandi dans un petit village sur la côte ouest du Canada, qui s’appelle Squamish, pas loin de Vancouver. Là-bas, tu as la montagne, la mer, l’océan… Tous les sports tournent autour de ça. J’avais un peu joué au foot, mais comme j’ai beaucoup grandi à cette époque, à chaque fois que je faisais un tacle je prenais un carton. Je me suis dit : « Oh là là, ça ne va pas le faire… » En même temps je bossais dans le bois chaque été comme bûcheron.
Et c’est mon patron qui m’a demandé si je voulais jouer, avec un pote qui travaillait avec moi. Il jouait dans le club de la côte. Il nous a dit : « Vous voulez venir jouer ? » On a répondu : « pourquoi pas ? » En plus il nous laissait les samedis, alors que normalement on bossait six jours par semaine, du lundi au samedi. Ma mère m’avait dit : « Tu feras tous les sports que tu veux SAUF le rugby, parce que c’est beaucoup trop violent. » Derrière… je suis allé faire du rugby (rires).
Dans ton livre tu expliques que tu as eu une jeunesse un peu mouvementée. Est-ce que tu dirais que le rugby t’a aidé à avoir une vie plus stable ?
Tout à fait. Comme je disais, le samedi, soit on bossait, soit on avait la chance de pouvoir jouer au rugby avec mon patron, qui était aussi président du club local. C’était un club de 3e division, vraiment le rugby du village, mais c’était un bon endroit pour m’occuper le week-end. Il avait entendu que le vendredi et le samedi soir, on faisait des choses qui ne lui plaisaient pas trop… On sortait pas mal, disons.
C’était un peu mouvementé, j’ai eu quelques accrochages, je traînais peut-être avec les mauvaises personnes. Le rugby a été un exutoire pour dégager toutes ces mauvaises énergies et les concentrer sur quelque chose de collectif. Ça m’a clairement aidé à me canaliser.
Cette fougue de ta jeunesse t’a aussi servi pour la suite de ta carrière ?
C’est une certitude. J’ai grandi dans un groupe de jeunes où, chaque fois qu’on faisait quelque chose, un sport, un combat, n’importe quoi, on voulait dominer, on voulait gagner. Et j’ai amené ça dans le rugby : cette envie de dominer mon vis-à-vis, d’aider mon équipe à avancer.
Le point d’orgue de ta carrière, ce sont ces 11 saisons à Clermont : que gardes-tu de ton passage dans un club où tu es devenu une légende ?
Dès ma première année à Clermont, j’ai senti qu’il y avait un très bon groupe, capable de faire de belles choses. Il y avait un noyau de leaders, des bons mecs qui travaillaient pour l’équipe et voulaient vraiment avancer. J’ai senti qu’on n’était pas loin. Quand Vern Cotter est arrivé, il a mis la rigueur qu’il fallait pour ce groupe-là.
Et sur ces 11 ans, on a vraiment réussi à bâtir quelque chose de beau. J’y retourne plusieurs fois par an. L’année dernière, on a même habité quelques mois en France, chez de bons amis. Le public a toujours été très bon avec moi. Pour moi, c’est le meilleur public en Europe. Au stade Marcel-Michelin, à l’époque, c’était très dur de venir jouer chez nous. On a fait 77 matchs de suite sans défaite à domicile. Quand tu venais au Michelin, tu savais que tu n’allais pas gagner, que ça allait être compliqué.
Quel est le meilleur moment de cette riche carrière ?
Mon tout premier gros moment, c’est ma première cape avec l’équipe du Canada. J’ai eu la chance de remplacer Al Charron, l’une des grandes légendes canadiennes. Et en plus, on avait gagné contre les États-Unis pour se qualifier pour la Coupe du monde 2003. En club, la finale 2010 avec Clermont reste forcément à part. Ça faisait quatre ans qu’on travaillait, avec beaucoup de déceptions, et ce titre était la récompense de tout ce travail.
Il t’aura juste manqué cette coupe d’Europe où vous perdez 2 finales contre Toulon : ça reste un regret ? Surtout la première, où vous menez une bonne partie de la rencontre avant de perdre d’un point alors qu’on avait l’impression que vous étiez meilleurs que le RCT !
On avait déjà gagné le Challenge européen en 2007, ce qui nous avait ouvert l’appétit. Derrière, en 2013, on perd la finale à Dublin contre Toulon. C’est un match hyper frustrant. Comme tu dis, je pense qu’on était légèrement au-dessus. Il y a cette fameuse action sur le ruck. J’y suis, Wesley Fofana porte le ballon. S’il tape un grand coup de pied, je pense qu’on peut les enfermer chez eux et finir le match. Mais il garde, c’est sa marque de fabrique. Moi je déblaie un peu trop généreusement, au-delà du ballon. Fernandez-Lobbe prend le ballon derrière… L’arbitre laisse jouer. C’est un fait de jeu, mais c’est dommage parce que, oui, on avait le sentiment de mériter de gagner. Mais comme je dis souvent, « mériter de gagner », ça ne compte pas. En sport, un titre ne se gagne pas, il s’arrache. C’est comme deux chiens avec un os : il n’y en a qu’un qui repart avec. Nous, ce jour-là, on n’a pas réussi. C’est une grosse frustration.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu n’as pas laissé insensible les fans de rugby durant ta carrière : qu’est ce que tu penses de cette étiquette de « bad boy » ? Justifiée ou pas ?
J’étais quelqu’un d’entier. Je sais qu’il y a quelques clips qui tournent encore sur YouTube, et ça me fait sourire. Moi, je jouais pour dominer mon vis-à-vis. Je voulais être meilleur que le mec en face, et aider mon équipe à avancer à chaque action. C’est tout. C’est un sport de combat, de contact. Aujourd’hui, comme coach, c’est différent. Il faut être à l’écoute pour les joueurs. Tu ne peux pas être tout le temps à fond comme quand tu es joueur, tout défoncer. Je suis plus sur le soutien des joueurs, leur progression technique, leur façon d’être professionnels, et sur la recherche des solutions pour gagner. Ça fait presque huit ans que je fais ce métier, et j’adore.
Qu’est-ce qui t’a fait basculer si vite du statut de joueur à celui de coach ?
En fait, tout au long de ma carrière, j’ai toujours coaché à côté. Au Canada, je coachais au lycée. En Nouvelle-Zélande, je gérais le mini-rugby du dimanche matin. Au Pays de Galles, je travaillais avec l’équipe de Llanelli College, une très belle école de rugby galloise. À Clermont, j’ai bossé avec les cadets et les espoirs pendant mes cinq dernières années au club, et on a été plusieurs fois champions de France. C’est vraiment à Clermont, avec notre coach Sam Cherouk, qui est maintenant à la FFR, que j’ai fait ma transition. Quand tu sors d’une carrière pro, c’est compliqué : souvent tu as la chance d’avoir un poste directement au haut niveau, mais si tu n’arrives pas avec beaucoup d’humilité, en sachant que tu repars d’en bas de l’échelle, ça ne marche pas. Il faut remonter avec l’expérience, les compétences et les diplômes.
Tu étais souvent dans les zones chaudes du terrain. Tu as reçu des coups et tu en as mis quelques-uns. Quel est le joueur le plus rugueux contre qui tu as joué ?
Je pense tout de suite à mon ami Thibaut Privat. J’ai beaucoup bataillé contre lui quand j’étais à Grenoble, et ensuite, j’ai eu le plaisir de jouer avec lui à Clermont. Thibault était très dur mais aussi très discret. Il ne faisait pas de bruit, mais il était toujours présent. Il avançait tout le temps, il coupait les mecs en deux, il plaquait comme une planche. Pour moi, c’était l’un des deuxièmes lignes les plus durs de cette époque.
Et puis il y a les joueurs avec qui j’ai joué : devant, Sam Broomhall. C’était vraiment « Monsieur Propre », un peu comme Julien Bonnaire à Clermont : très très bon dans tout, toujours la bonne décision, quand il faut passer, quand il faut garder. Le mec qui pue le rugby. Derrière, tu as Pierre Mignoni comme gestionnaire, Aurélien Rougerie que ce soit au centre ou à l’aile. Et puis Sitiveni Sivivatu… Lui, c’était un magicien. Quand il fallait marquer, il marquait. Tu avais l’impression qu’il courait à deux à l’heure et pourtant personne n’arrivait à le toucher. En réalité, il allait juste assez vite pour que personne ne puisse l’attraper, mais jamais à fond. Et dans un style différent, Napolioni Nalaga : plus bourrin, mais avec une accélération sur trois-quatre pas… impossible à arrêter.

Tu es également réputé comme ayant une personnalité très différente hors du terrain : sympa, blagueur : qui est le vrai Jamie Cudmore ?
Je suis quelqu’un d’assez simple finalement. J’aime bien sortir en moto, aller à la chasse avec les amis. Mais surtout je suis très famille. Ici, avec mes enfants et ma femme, on essaie d’avoir une vie assez équilibrée, tranquille à la maison. On fait beaucoup de sport, on aime bien manger, mais on mange bien : beaucoup de légumes, on est assez strict sur l’hygiène de vie. On est une jeune famille canado-française qui essaie de faire sa vie tranquillement, maintenant sur la Côte d’Azur.
Dans ton livre, tu évoques aussi le fait que le très haut niveau oblige parfois à s’entraîner ou jouer blessé, le tout avec une pression quasi constante : est-ce qu’on est conscient de ne parfois pas faire les bons choix pour son corps, ou bien lorsqu’on est joueur, la seule chose qu’on veut faire c’est jouer ?
Quand j’étais joueur, je voulais toujours jouer. Et je vois bien que maintenant que j’entraîne, c’est la même chose pour mes joueurs. Mais il faut, au bout d’un moment, parler avec le médecin et le kiné, comme ça tu peux faire le bon choix pour le joueur. De toute façon, c’est rare d’être à 100 % pour jouer un match. Un rugbyman, dans une saison où ça joue parfois jusqu’à 35 à 40 matchs, n’est quasiment jamais à 100 %. Il y a toujours quelque chose : un truc qui te gêne, qui te fait un peu mal.
Je sais que maintenant, il y a beaucoup plus de suivi. En France, on peut avoir un scanner ou une IRM très rapidement, on est très chanceux d’avoir cette opportunité de savoir quel est le problème. Parce que tout le monde n’a pas cette possibilité. Ce sont des outils qui nous permettent d’être plus informés et donc de pouvoir privilégier le bien-être des joueurs quand c’est nécessaire. C’est le plus important, parce que ce sont des êtres humains en premier, avec des familles.
Tu as été un précurseur sur l’impact des commotions puisque tu as été le premier lanceur d’alerte en France en 2016 : qu’est ce qui t’a fait prendre conscience qu’il fallait en parler ?
Le déclic, ça a surtout été la manière dont j’ai été traité au club. De mon côté, je voulais faire les choses en interne pour alerter le docteur, le manager général et le coach sur la façon dont j’ai été traité, le fait d’avoir rejoué beaucoup trop vite suite à des commotions subies lors des rencontres. Je voyais que ça n’allait pas, que ça allait faire des dégâts, soit chez moi, soit chez d’autres.
J’ai vu plusieurs fois, en 2015-2016, des coéquipiers rejouer même pas dix minutes après être sortis. Je me disais : « Attends, moi j’ai eu le même problème en 2015 en demi-finale et en finale : j’ai rejoué trois fois de suite dans les deux matchs, même après avoir vomi dans le vestiaire, j’ai encore été remis sur le terrain. » L’année d’après, je voyais que ça continuait. C’est pour ça que j’ai d’abord envoyé une lettre au manager général, à Jean-Marc Lhermet. Il m’a convoqué avec toutes les instances du club, le docteur, le coach, etc. Moi je pensais que c’était positif, qu’on allait parler de comment gérer tout ça.
Et en fait ils m’ont tous attaqué, comme si j’étais une petite merde, juste parce que j’avais signalé quelque chose qui n’allait pas et qui mettait les joueurs en danger. On m’a même accusé d’avoir trahi le club. La plupart des gens savent que j’ai toujours été entier, que je n’ai jamais triché, jamais trahi. Quand il m’a dit ça, j’étais à deux doigts de me lever de la table, mais j’ai gardé mon calme en me disant : « C’est pas possible, ils ne veulent même pas qu’on bosse ensemble pour trouver des solutions. »
Ils auraient pu être les premiers à dire : «Nous, on traite ce problème des commotions sérieusement, on est en avance. » Au lieu de ça, ils ont fait plein de choses dans la presse qui n’étaient pas correctes. Le docteur, Jean Chazal, a dit par exemple que je buvais trop, des trucs comme ça. Ils ont essayé de salir ma réputation. Moi j’avais tout gardé en interne, et eux m’ont traité comme ça. Donc oui, forcément, j’ai attaqué en justice derrière, parce que ce n’était pas possible. Je suis un batailleur, je veux toujours gagner, mais surtout je ne pouvais pas accepter qu’on me salisse de cette manière alors que je me battais pour l’équipe.
Le plus frustrant, c’est qu’on est presque onze ans après et on attend toujours une troisième expertise. C’est très long, ça m’empêche de tourner la page. Ils poussent, ils repoussent, parce qu’ils ne veulent pas régler quoi que ce soit. Ça salit un peu mon image, celle du club et surtout mon vécu là-bas. J’ai d’excellents souvenirs de Clermont : mes enfants sont nés là-bas, j’ai énormément d’amis sur place, le public est adorable. Mais certaines personnes au sein du club ne voulaient pas écouter les joueurs à l’époque, et ça c’est vraiment dommage.

Quelles sont les séquelles que tu as gardé de ces commotions et autre chocs reçus durant ta carrière sportive ?
En termes de séquelles, c’est surtout beaucoup de pertes de mémoire, de souvenirs de matchs. Je peux me rappeler des rencontres si je visionne les clips, mais tout seul, c’est flou. Ma transition de joueur à entraîneur a été hyper compliquée au niveau de l’apprentissage, de la formation. Même maintenant, de temps en temps j’ai des maux de tête que je ne comprends pas, alors que je n’en ai jamais eu de toute ma vie avant. Ça me pose question, et j’ai peur de ce qui va se passer quand j’aurai 55 ou 60 ans. Est-ce que je vais avoir une démence précoce ? Je ne sais pas, mais j’espère que non.
Peux-tu comprendre que des parents aient du mal à mettre leurs enfants au rugby avec toutes les histoires tragiques que l’on entend autour de ce sport ? Que leur répondrais-tu ?
Bien sûr que je comprends la peur des parents. C’est exactement pour ça qu’à l’époque on avait créé une fondation sur les commotions, le Rugby Safety Network. On a fait beaucoup d’opérations, surtout vers Monaco et un peu partout en France, pour sensibiliser les parents, les joueurs, les encadrants au danger des commotions. L’idée, c’est de ne plus arriver avec l’éponge magique comme en Top 14, en disant « il est costaud, il peut continuer ». Pas du tout. Surtout chez les jeunes, le cerveau est en train de se former, de se développer. C’est hors de question de remettre un gamin sur le terrain trop tôt. Même s’il doit rater une, deux, trois semaines, dans la vie d’un enfant, trois semaines ce n’est rien.
Le vrai danger, c’est le double impact. On a beaucoup bossé là-dessus, et j’aimerais bien relancer la fondation d’ici l’année prochaine. Ici, on parle beaucoup avec nos enfants et nos éducateurs du fait de prendre soin des joueurs. Quand ils sont blessés de cette manière, on traite ça très sérieusement. Continuer à jouer après un coup, c’est là qu’on voit le vrai risque, un deuxième impact peut être mortel.
Comment est-ce que tu en es venu à devenir l’adjoint de James Kent à la tête de l’équipe nationale ?
Pour ce qui est de mon rôle avec le Luxembourg, James et moi avions déjà bossé ensemble avec l’équipe du Canada. Lui venait faire des séances de skills, en même temps il entraînait l’équipe féminine qui a atteint un très gros niveau. On était ensemble dans ces moments-là, on est restés en contact quand il était en Europe, au Stade Français et à Monaco. Il m’a contacté l’été dernier en me disant : « Je suis en train de bâtir quelque chose ici au Luxembourg, ça t’intéresserait ? »
Au début, je ne savais pas, parce qu’on repartait de zéro à Nice, et que c’est énormément de boulot de reconstruire un club. J’en ai parlé avec notre manager, Mathieu Clark, et je lui ai dit : « J’ai une belle opportunité de replonger dans le rugby international, est-ce qu’on peut trouver le temps pour moi de partir ? » Le club était d’accord et ça s’est fait comme ça. Pour moi, c’est un plaisir de rebosser avec James et d’essayer de bâtir quelque chose de bien au Luxembourg.
Les gars de la sélection ont été top avec moi, très à l’écoute, ils bossent très dur. On essaie de bâtir une bonne équipe pour bien finir le cycle. Au printemps prochain, on va entrer dans les matchs de qualification, on espère être en finale pour atteindre le deuxième niveau du Rugby Europe Championship. Monter d’un niveau, ce serait une excellente deuxième étape. Le rugby luxembourgeois, tel que je le vois à travers l’équipe nationale, ça ressemble beaucoup à ce que j’ai connu avec le Canada. Les clubs ont des moyens limités, mais le niveau est très similaire.
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