Anthony Moris : « Savourer chaque moment »

Quel a été ton rapport au football dès le plus jeune âge ?

Ce sont mes deux grands frères qui m’ont donné l’envie de jouer au foot. Mon père avait deux enfants de douze et quatorze ans de plus que moi d’un premier mariage. Ils baignaient déjà dans le monde du foot. Mon père y jouait aussi, il était connu dans la région du Luxembourg. Il a joué jusqu’en 3e division à Arlon. J’ai très vite été bercé dans ce milieu avec une famille très orientée.

Te considères-tu comme un mordu de football ?

Je l’étais petit, où j’étais tout le temps dehors avec un ballon. Je ne suis pas quelqu’un qui reste devant la télévision, la PlayStation, etc. Cela n’est pas pour moi. Et j’essaye aujourd’hui d’inculquer ça à ma fille : le monde se passe à l’extérieur, et pas devant une tablette. Je prends le temps de faire ça en l’emmenant au parc, en faisant des activités dehors dès que possible. C’est important de lui montrer la chance qu’elle a aujourd’hui, en particulier quand on voit les événements en Ukraine, de pouvoir vivre dans un monde où elle peut profiter et sortir de chez elle. Je ne suis donc pas particulièrement mordu de foot au point de regarder tous les matchs, les analyses, etc. Je pense que ça créerait vite un dégoût ; trop, c’est trop. Et j’ai aussi besoin de déconnecter quand je rentre à la maison, pour garder ma fraîcheur mentale.

À quel âge es-tu devenu gardien ? Était-ce un choix ou forcé ?

Je jouais avec mes deux grands frères, et on sait comment ça se passe à cet âge-là… C’est le plus petit qui va dans les buts (rires) ! C’est un peu par défaut que j’y suis allé, mais j’y ai très vite pris goût. C’est bête, mais me rouler dans la terre, être plein de boue et rentrer le plus sale à la maison, c’est ce que j’appréciais. Il n’y a que le poste de gardien qui pouvait m’offrir ça, je m’en donnais à cœur joie, et j’ai donc commencé dès six ans au club d’Habay-la-Neuve. Michel Preud’homme était aussi mon idole, j’appréciais sa façon de jouer et sa personnalité. Je l’ai eu ensuite comme entraîneur au Standard, donc c’est une belle histoire.

En effet, tu rejoins le Standard de Liège très jeune, ton club de cœur…

À l’âge de dix ans, ils m’ont sollicité pour un test. Cela s’est bien passé et j’ai signé chez eux.

Tu réalisais à l’époque ce que cela signifiait ?

À dix ans, tu ne te rends pas vraiment compte. C’est plus le regard des gens qui change, même tes copains te disent « waouh tu joues au Standard  ». Mais moi, je jouais pour le foot à cet âge-là. La condition première pour moi c’était de prendre autant de plaisir au Standard qu’à Habay-la-Neuve. Et cela a tout de suite été le cas. J’ai été très bien intégré, j’ai vite joué avec les équipes plus âgées, où on retrouvait notamment des joueurs comme Witsel, Carcela, Chadli… Aujourd’hui, je me rends plus compte des sacrifices qui ont été faits et du parcours pas banal.

Malgré quatorze ans au sein du club, tu n’as jamais réussi à t’imposer. Est-ce qu’aujourd’hui tu saurais expliquer pourquoi ?

Les fois où j’ai eu ma chance avec le Standard, j’ai alterné entre le bon et le moins bon. Je n’ai pas été régulier à ce moment-là. Je n’étais tout simplement pas prêt, en particulier sur le plan mental. C’est difficile de jouer pour un club comme le Standard, encore plus en passant après une légende comme Sinan Bolat. Le club était aussi en reconstruction, avec un rachat, beaucoup de changements d’entraîneurs et de direction. Cela n’était donc pas idéal pour s’imposer, mais je ne regrette pas cette période de ma vie.

Tu hésites au moment de partir ?

Tu essayes toujours de t’accrocher. Le Standard était mon club de cœur et il me restait trois ans de contrat. J’ai finalement pris la décision de casser ce dernier, car j’avais des touches en deuxième division notamment. Et là… Je m’en souviendrai toujours. J’étais à Lipperscheid, avec la sélection. Je dis à Luc Holtz qu’il faut absolument que je rentre à Liège, car c’est le dernier jour du mercato et que je dois casser mon contrat. Le sélectionneur ne comprenait pas trop ma décision, mais je lui ai bien expliqué que c’était une opportunité de jouer régulièrement. Je rentre donc au Standard, casse mon contrat à 22 heures, et je retourne en sélection. Mais je ne sais pas, j’ai passé une mauvaise nuit, je sentais que quelque chose clochait, un vrai pressentiment… J’ai téléphoné au team manager le lendemain, je lui ai demandé si le contrat était bien cassé, il me répond « oui, c’est cassé… », et j’attends déjà le « mais… » Et il m’explique que les papiers ne sont pas arrivés à temps… Je ne peux donc plus signer nulle part avant janvier. J’avais quatre mois bloqués, aucun recours. Je ne voulais pas engager de procédure judiciaire, encore moins contre le Standard, qui restera toujours mon club. J’ai accepté la décision, le Standard m’a permis d’avoir accès à la salle de fitness en solo. Pendant quatre ou cinq mois, j’étais donc tout seul et mes seuls entraînements collectifs étaient avec la sélection, qui a continué à m’appeler pendant cette période difficile. 

Comment réussit-on à ne pas lâcher pendant une période comme ça ?

C’est le mental. J’ai toujours basé ma carrière là-dessus. Je me disais que je n’avais pas fait tous ces sacrifices pour arrêter du jour au lendemain. Que le travail allait payer ! Je m’entraînais tout seul le matin, j’allais courir sur un terrain pas loin de chez moi, je mettais des plots, je sautais sur des haies et je plongeais sur des ballons immobiles (rires) ! Beaucoup de gens me prenaient pour un fou, mais ma détermination et mon état d’esprit ont payé.

Et tu finis par retrouver un club avec Malines, et un salaire particulièrement dérisoire…

C’était la galère, après plusieurs mois à m’entraîner seul, j’essayais de convaincre des gens de me donner une période d’essai, mais rien de concret… Et en fin d’année, je reçois un coup de téléphone d’Olivier Renard, avec qui j’avais joué et qui était maintenant directeur sportif à Malines. Il me dit qu’il a peut-être quelque chose pour moi, qu’ils recherchent un deuxième gardien. J’ai foncé. On se rencontre pour le contrat, ils me le présentent et je le signe. Je n’ai même pas pensé à l’aspect financier. C’est seulement dans la voiture que j’ai vu que j’allais gagner 1 000 euros brut par mois…

Comment le vis-tu quand tu le découvres ?

J’étais quand même heureux. Ma femme pleurait, elle était très inquiète. On avait un crédit, on venait d’acheter un appartement. J’habitais à Liège, je devais donc faire plus de 100 kilomètres par jour avec ma voiture personnelle et mon essence, payer mes assurances. Rien qu’avec les crédits, je commençais les mois à – 700 euros. 1 000 euros brut, ça fait 600 euros net… J’ai dit à ma femme que j’étais confiant, que j’allais tout donner sur le terrain, et au final, ça a marché. J’étais prêt physiquement, ce qui m’a permis de vite m’intégrer, et j’ai alors commencé à jouer quelques matchs en play-off 2, et après en avoir fait trois, je me fais les ligaments croisés à Genk…

Précisément, les blessures… Ligaments croisés genou gauche et genou droit, ménisque… Tu ne t’es pas demandé s’il ne fallait pas s’arrêter à un moment ?

Des fois, c’était très compliqué… Mais j’aime le foot et je voulais m’accrocher. Tu te répètes sans cesse que tu n’as pas fait tout ça pour rien et tu manges ton pain noir… Je suis quelqu’un qui croit énormément au destin. Beaucoup de gens autour de moi ne comprenaient pas pourquoi je m’accrochais. Mais c’était de l’amour, de la passion, j’étais obligé de tenir bon pour continuer à regarder vers l’avant… Je me souviens, après être revenu de mes premiers ligaments croisés, j’étais en Espagne avec ma femme et elle m’a demandé ce que je ferais si je me refaisais une blessure similaire… Je lui ai répondu que j’arrêterais, sans aucun doute, et que ce serait trop difficile. Une semaine après, Luxembourg – France, ligaments croisés au genou droit… Elle me demande donc si j’arrête, je lui réponds que non, et évidemment je continue (rires) ! J’ai été fou de travail, cinq mois plus tard, je rejouais, ce qui est extrêmement rapide. Mais j’étais du style, la nuit quand j’allais aux toilettes, à en profiter pour faire encore une session d’exercices. J’étais acharné.

Le rapport au corps change-t-il avec ces blessures ?

Non, pas pour moi. J’ai toujours eu confiance en mon corps et j’ai toujours su l’écouter. Je touche du bois (il touche alors vraiment la table en bois), mais hormis les opérations, je n’ai jamais eu de déchirures ou contractures. Je connais mon corps, je sais jusqu’où je peux le pousser. Et dans ma tête, j’ai très vite compris que si je commençais à avoir peur, il fallait arrêter. Parce que c’est la meilleure manière de se blesser. Aie confiance, ton genou a été opéré, donc vas-y, lâche-toi, prends du plaisir, car tu es là pour ça. 

On revient à Malines… Physiquement, tu n’es plus blessé, mais on t’envoie alors dans le noyau C…

On descend cette année-là. Il y a eu beaucoup de problèmes extrasportifs à cette période, avec notamment le « Footgate » par lequel Malines était vraiment touché. Une nouvelle direction arrive, je leur fais part de mon envie de rester, car j’aimais vraiment ce club. Ils me font directement comprendre qu’ils ont un gros projet, qu’ils veulent attirer des grands noms, et que ça risque donc d’être compliqué pour moi. On m’invite à partir. À ce moment-là, c’est vrai que tu te poses des questions. Je sortais de sales blessures, je n’avais pas joué énormément, y compris en sélection où Jonathan Joubert était le titulaire. Le seul appel que j’ai alors, c’est Virton. Je me dis qu’il faut que je redescende pour remonter, c’est la meilleure solution. Je passe un coup de téléphone à Luc Holtz pour lui expliquer la situation. C’est la seule personne que j’ai appelée à ce moment-là d’ailleurs. Il me dit de faire attention, que ça n’est pas forcément la meilleure décision, mais je suis sûr de moi. Je dois jouer. Et au final, on a été champions, on est montés en deuxième division.

Cette manière de penser, qui consiste à ne pas s’enferrer, à redescendre pour mieux monter, ce n’est pas forcément commun…

Cela ne sert à rien de rester dans un projet au sein duquel on ne croit pas en toi. Un an au football, ça passe très vite. J’aurais pu rester dans le noyau C, où je gagnais mieux ma vie qu’en rejoignant Virton. Mais cela aurait été un an de perdu. Je voulais juste jouer, prendre du plaisir, faire de bonnes prestations et me faire repérer. Et après coup, je pense que le choix a été plutôt bon (sourire).

Tu as un côté revanchard envers Malines ?

Absolument pas. Ni par rapport à Malines ni par rapport au Standard. Comme je l’ai dit, je suis quelqu’un qui croit au destin. Les gens sur place à un moment donné ont fait des choix, c’est tout. Je n’en veux à personne. Et toutes ces années de galère me servent aujourd’hui, me permettent de réaliser ma chance et de savourer chaque moment. Je sais que je ne suis plus tout jeune et je veux juste profiter.

Et venons-en à ton club actuel, qui vit un véritable conte de fées. Comment expliquer cette belle aventure de lUnion saint-gilloise ?

Quand l’Union m’a appelé, alors que la situation était compliquée avec Virton, ils m’ont proposé de venir m’entraîner. Il y avait un entraîneur réputé ici, celui des gardiens était celui que j’avais à Virton, et je connaissais aussi le directeur sportif et le directeur général. Je débarque donc avec des gens que je connais et qui sont réputés pour être les bonnes personnes. On m’explique directement le projet, les ambitions. Je vois les infrastructures, pour un club de D1B, c’était assez fou. Quand tu passes de Virton, où il faut chercher l’herbe sur le terrain (rires) à ici, c’est un autre monde. Et aussi, on m’a dit qu’ici, ma seule tâche était d’être bon sur le terrain. Tout ce qui sortait du football, ils s’en occupaient. Et cela peut paraître pas grand-chose, mais ça enlève un poids énorme. C’est un discours qui m’a tout de suite plu. Après quelques semaines d’entraînement avec le groupe, je me suis vite rendu compte qu’il y avait de la qualité technique, mais aussi une énorme qualité mentale. Ce sont de bons gars. Chacun veut se battre pour les autres, est respectueux, sait d’où les autres viennent et les galères qu’ils ont pu vivre. Tout ça forge et rapproche. Et le coach met aussi vraiment l’accent sur cette notion de solidarité. Cela explique beaucoup nos résultats.

Le club vit avec une vraie cote damour dans la quasi-totalité de la Belgique. Tu sais pourquoi les gens vous apprécient autant ?

Je pense que l’histoire fait rêver. Il y a une vraie dimension humaine dans ce club. On apprend vraiment à connaître la personne ici. On vient tous de religions, cultures, ou milieux sociaux différents. Mais à partir du moment où tu essayes de comprendre qui est en face de toi, quel est le message qu’il veut faire passer, il va faire la même chose envers toi, et au final, tout le monde a envie de faire des efforts. On n’a pas forcément la même vision des choses, mais en prenant le temps de cerner l’humain en face de toi, ton coéquipier, tu réalises que, dans son optique, dans sa manière de voir et de faire les choses, c’est une bonne personne. Et je pense que c’est cela qui plaît ici en Belgique. On a l’habitude de cataloguer les footballeurs comme des mecs inaccessibles, pleins de sous, accros aux réseaux sociaux, avec une jolie gonzesse et une belle voiture. Ici, il n’y a pas tout ça. Et cela plaît énormément aujourd’hui.

On arrive, malgré les résultats, à garder les pieds sur terre ?

Pour nous, j’estime que c’est facile. On a inculqué une culture de la gagne. On joue tous les matchs pour les gagner. Si je peux donner un exemple, c’est la préparation d’avant-saison. Généralement, le but est de se remettre en selle physiquement, travailler les bases, etc. Le résultat n’importe pas. Mais ici, le coach a été clair : il veut gagner tous les matchs amicaux. Et cela crée un état d’esprit. Tu veux gagner, gagner, gagner. Cela explique les résultats.

À quel point les play-offs vont-ils changer la donne ? L’objectif est-il le titre ?

On prend match après match, avec une seule envie : les gagner. On connaît le système des play-offs ici. Les grosses équipes ont l’expérience de ce format, de ne pas paniquer, et avec la division des points par deux, cela va très vite. Mais il ne faut pas faire de calculs chez nous. Simplement entrer sur le terrain avec l’état d’esprit qui nous caractérise. On n’a pas d’obligation de finir champion, deuxième ou troisième pour faire vivre le club. Mais c’est sûr qu’autant tout faire pour essayer de rester là où on est (sourires) !

Tu es un des gardiens avec le plus de clean sheet en Europe… Regardes-tu les résultats des autres équipes en te disant « merde, Ederson a encore fait un clean sheet » ?

Non, pas du tout. C’est toujours une fierté de signer un clean sheet. Mais ce qui m’embête un peu avec ces classements individuels c’est de ne voir que mon nom inscrit, alors que c’est vraiment une performance collective. Quand je vois la façon dont nos attaquants, milieux et défenseurs pratiquent, c’est très réducteur d’associer un clean sheet exclusivement au gardien. C’est sûr que je peux avoir un rôle important, en sortant le bon arrêt au bon moment, mais je pense encore une fois que c’est trop simplifier. Anthony Moris n’a pas signé quatorze clean sheet, c’est l’Union saint-gilloise qui l’a fait. Tout le monde est impliqué.

Tu fais quand même une des, si ce n’est la plus belle saison de ta vie. On parle souvent du mental, de la confiance, comme facteur clé pour un joueur de football. Est-ce que tu penses que cest encore plus le cas au poste de gardien ?

Bien sûr. Par exemple, j’aime bien que la hiérarchie soit claire en début de saison. Quand vous mettez deux portiers en concurrence, cela crée des tensions à la moindre erreur. Je ne dis pas que si vous avez un numéro un, il a droit à un totem d’immunité. Mais cette hiérarchie va permettre à ton gardien d’entrer sur le terrain avec plus de confiance, au lieu d’être en train de réfléchir aux éventuelles conséquences d’une petite erreur. Le poste de gardien est celui qui dépend le plus du mental. Tu dois être à 100 %. Je déteste jouer avec la pression de performer au risque de perdre ma place. C’est le meilleur moyen de se planter. 

Tu préfères quels types de matchs justement ? Ceux où tu dois enchaîner les parades, ou ceux où il n’y aura véritablement qu’un ou deux ballons à bien négocier ?

Je préfère ceux avec deux ballons. Cela montre que tu as été extrêmement concentré pendant quatre-vingt-dix minutes et que tu as su être impeccable au moment où tu as été testé. Avoir dix ou douze arrêts, être bombardé… Si tu fais une erreur, les gens vont dire « ouais, mais attends, il a fait plein d’arrêts quand même ». Je préfère le seul ballon où tu as été décisif.

Comment gères-tu cette pression qui arrive paradoxalement avec les bons résultats, car on va ten demander encore plus, toujours ?

C’est quelque chose de logique. Et c’est bien. Plus tu es bon, plus les attentes vont être élevées. Quand on voit les très grands joueurs aujourd’hui, on leur tolère très peu de choses, si ce n’est aucun coup de mou sur une saison. Et c’est à moi d’être meilleur à l’entraînement, de repousser mes limites et de continuer à progresser.

Précisément, tu parles de progresser. En quoi es-tu un meilleur gardien qu’il y a quelques années ?

En termes de calme, d’expérience… Mes deux ligaments croisés m’ont beaucoup appris. Cela m’a permis de prendre du recul avec le football. Je suis capable de faire une erreur et de passer beaucoup plus vite à autre chose. Et l’accumulation des matchs te donne du savoir et de la confiance. Il y a des situations aujourd’hui que je gère beaucoup mieux qu’il y a quelques années. Un gardien, c’est 75 % de mental. 

Est-ce que cela a été une décision difficile de choisir la nationalité luxembourgeoise ?

Non, ça n’était pas difficile. C’est la seule nation qui m’avait contacté à cette époque. Je sais bien que cela avait fait beaucoup de bruit à ce moment-là. Le Luxembourg m’a appelé lorsqu’ils ont eu vent que j’avais le passeport luxembourgeois. C’est un grand honneur de défendre les couleurs de la sélection.

En étant naturalisé, a-t-on un rapport différent avec la sélection ?

Non. Beaucoup de joueurs sont déjà naturalisés et il y a une grande diversité. Maxime Chanot est français, il y a beaucoup de joueurs d’origine capverdienne, et le tout fonctionne très bien ensemble. Le seul souci que j’ai pu avoir, c’est des gens qui me disent que je ne suis pas Luxembourgeois, car je ne parle pas la langue. Mais c’est très réducteur d’avoir ce genre de discours. Cela me blesse, car je m’identifie vraiment aux valeurs du Luxembourg. Ce sont des gens qui travaillent énormément, passionnés par leur métier, qui ont une rigueur et cela me ressemble énormément. Mon seul côté belge notable, c’est peut-être celui un peu plus festif, ouvert. Mais chacun est libre de penser ce qu’il veut.

Tu décris la mentalité du Luxembourg concernant le travail, mais qu’en est-il vis-à-vis du football ?

Je suis fier d’eux. Je vois un engouement par rapport à ce qui est fait. Il y a encore quelques années en sélection, les matchs à domicile où il y avait du monde dans le stade, c’était des supporters de l’équipe adverse. Un de mes regrets avec la sélection, c’est de ne pas avoir pris part au match contre l’Irlande, avec une ambiance folle et un stade acquis à notre cause. Cela a été un combat de nombreuses années dans les discours pour créer cette passion. J’ai attendu ce moment-là avec impatience, je suis très fier de voir aujourd’hui que les résultats de la sélection sont valorisés aux yeux des gens, et je les invite à venir encore plus nous encourager. Ils nous poussent à être encore meilleurs.

Et comment juges-tu l’évolution de la sélection ?

C’est incroyable. Je suis là aussi très fier. À une période, nous étions seulement trois ou quatre joueurs à évoluer à l’étranger et on avait un peu un rôle de porte-drapeau. On nous demandait comment ça se passait, qu’est-ce que cela faisait d’être professionnel… En particulier les jeunes, à qui cela a donné envie de passer le cap. Je pense aussi que Laurent Jans a été un modèle là-dessus, en passant du Fola à Waasland-Beveren et en faisant beaucoup d’efforts financiers. Il ne faut pas l’oublier. Il ne gagnait pas en Belgique ce qu’il gagnait au Luxembourg. Il aurait pu choisir le confort, mais c’est quelqu’un de passionné, et quand on voit la carrière qu’il a derrière, cela donne envie de faire des efforts. C’est tout cela et ces sacrifices, qui expliquent la progression de la sélection et que de plus en plus de jeunes s’orientent vers l’étranger pour se professionnaliser au plus tôt.

Qu’apporte Luc Holtz, que tu as déjà mentionné plusieurs fois, au groupe ?

On s’apprécie mutuellement pour le travail qui a été fait et on n’a pas besoin d’avoir des échanges longs pour se comprendre. Sa façon de jouer m’a directement plu. Les prédécesseurs avaient pour objectif de garer le bus, et ce genre de football, ce n’est pas pour moi. J’ai eu la chance d’avoir Luc Holtz et d’obtenir ainsi une idée de jeu, une philosophie, l’envie d’avoir des résultats, de transmettre au groupe qu’il est capable de réussir. Tout cela m’a énormément plu. Je joue aussi les matchs pour lui rendre la confiance qu’il m’a donnée dans les moments difficiles. Il a continué à m’appeler dans des périodes compliquées, et ça, je ne peux pas l’oublier.

Le sélectionneur est en poste depuis dix ans. Comment réussir à éviter la routine, et à ne pas avoir un groupe moins à l’écoute ?

Il a l’intelligence de savoir se remettre en question et d’être à l’écoute des joueurs. C’est quelqu’un qui accepte la critique. Il sait aussi s’inspirer de ce qui se fait dans les clubs, il est passionné par son métier. C’est tout à son honneur de ne pas s’asseoir sur son siège en disant « je suis l’entraîneur qui a eu le meilleur classement FIFA ». Il en veut toujours plus. Il va aussi beaucoup rendre visite aux joueurs, se renseigne sur leur état d’esprit, sur comment optimiser leurs performances, à quel poste ils se sentent le plus à même d’exploiter leurs capacités. C’est aussi tout ça qui fait sa force et qui permet de durer dans le temps.

Le Luxembourg a la particularité d’avoir le même socle en sélection depuis de nombreuses années. Comment le groupe a-t-il réussi à faire évoluer son état d’esprit ?

Je pense que les discours entendus en club sont totalement différents et ont énormément impacté sur la mentalité de tous. On nous demande de jouer tous les matchs pour les gagner, ce qui n’a pas toujours été le cas au Luxembourg, où l’on se demandait combien on allait en prendre. À partir du moment où tu commences un match en victime, les 90 minutes vont être très longues… Aujourd’hui, nous sommes tous dans des clubs qui ont des désirs, voire des devoirs de résultats. Cette expérience, on l’apporte maintenant en sélection. Et je suis très fier de voir aujourd’hui le Luxembourg jouer des matchs où il est donné favori. Cela rajoute une pression, mais elle nous fait grandir.

Que doit faire le Luxembourg pour saméliorer et grandir encore ?

Faire un résultat de temps en temps n’est plus suffisant. Il faut une constance. On a gagné en Irlande, mais le match retour on le perd à la maison. Ce sont des équipes contre lesquelles si tu parviens à avoir un 4/6, tu noteras une réelle différence au classement final. On a trop tendance à faire un gros coup et à se louper après. On doit avoir cette rage de la victoire, de la performance. Cela nous permettra de franchir encore un cap.

Donc, tu n’es pas satisfait de cette quatrième place lors de la dernière campagne qualificative ?

Oui, c’est trop peu. Encore une fois, un 4/6 contre l’Irlande et on terminait troisième. Il faut transformer les résultats « exceptionnels » en réalité, en constance. Cela doit devenir notre objectif à long terme. Et il faut assurer les 6/6 contre les plus faibles. Dans cette dernière campagne qualificative, pour moi, il y a un goût de trop peu.

Quels seront les objectifs pour la Ligue des nations ?

Lutter avec la Turquie pour la première place. Faire le 6/6 contre la Lituanie et les îles Féroé, et aller chercher le 4/6 contre la Turquie. Dire aujourd’hui qu’on voudrait finir deuxième, c’est pour moi manquer de personnalité. Ce n’est pas être prétentieux que d’annoncer vouloir encore plus, c’est juste de l’ambition. Par rapport à la qualité des joueurs dans le noyau, on se doit de viser plus haut. Après, je suis conscient que c’est plus compliqué en sélection qu’en club, car tu dépends beaucoup plus de la forme du moment et que tu as peu de temps pour préparer les matchs. Et pour l’équipe nationale, qui n’a pas encore un réservoir aussi conséquent que d’autres grands pays du football, une ou deux blessures ou suspensions peuvent vite compliquer les choses.

Vous vous apprêtez à jouer deux rencontres sous un format qui se fait de plus en plus rare : le match amical. Arrive-t-on à avoir le même niveau de motivation ?

J’ai posé la question au club ici pour savoir s’il comptait éventuellement me bloquer pour ce genre de matchs. Ils m’ont dit que cela serait vraiment un manque de respect de leur part d’accepter que j’aille jouer contre Cristiano Ronaldo et pas contre l’Irlande du Nord ou la Bosnie. C’est un choix auquel j’adhère, et dans tous les cas, j’ai énormément envie de faire partie de ces rencontres. Je veux retrouver mes coéquipiers qui me manquent. C’est un très bon groupe, on a des entraînements de qualité. Et si on veut préparer les matchs de Ligue des nations, il faut utiliser ces amicaux à bon escient. Arriver lors de ces deux matchs avec un état d’esprit conquérant sera toujours bénéfique pour la suite.

La relève en sélection à ton poste est-elle là ?

Ralph a déjà montré à plusieurs reprises qu’il était consistant dans ses performances.

Mais il n’est pas tout jeune…

Oui, c’est sûr. Il y a aussi Tim Kips qui a fait du bon travail avec Dudelange et qui essaye maintenant de tenter sa chance à l’étranger. C’est trop tôt pour juger sur le long terme. Timothy Martin fait de bonnes performances avec Virton, malgré la situation compliquée du club. Et il y a encore Lucas Fox, que j’apprécie énormément en tant que gardien, mais qui a fait des choix de carrière qui ont joué contre lui. Ce que je veux faire comprendre à tous ces jeunes, c’est que l’avenir est devant eux. Il faut faire les bons choix, s’entourer des bonnes personnes et ne pas céder à la facilité et au confort. Ne regardez pas l’argent. Cela paiera à un moment donné. C’est comme ça que la relève prendra.

Ils doivent partir du Luxembourg ?

Ils doivent avant tout performer au Luxembourg. Et à partir du moment où tu sens que tu excelles au pays, il faut faire un pas à l’étranger. Partir devient une nécessité pour avoir sa place dans la sélection.

Comment vois-tu la suite de ta carrière ?

J’ai encore deux ambitions dans le monde du foot. Je ne vais pas parler de rêve, car cela implique l’inaccessibilité. Mais je travaille sur deux choses : la première, c’est être champion dans une ligue majeure, que cela soit en Belgique ou autre. Je ne dis pas qu’on le sera cette année, mais c’est un objectif. Et ensuite, se qualifier pour une grande compétition avec le Luxembourg. On a la chance aujourd’hui d’avoir la Ligue des nations qui peut nous offrir un tremplin. On a la capacité de le faire. Il faut être costaud sur deux ans de campagne, mais on doit y arriver. Cela serait une formidable récompense pour ce groupe, et pour toutes les années de galère de la sélection.

Latest news
Related news